Amsoria de Lilia Bongi : Coup d’essai, coup de maître !

Au début de cette décennie, la littérature congolaise made in sa diaspora en Occident s’était enrichie d’un ouvrage fascinant de 350 pages, subdivisé en 21 chapitres, au titre atypique d’Amsoria, une assertion qui rappelle aux nostalgiques les subtilités langagières de l’époque coloniale belge.

Quand on farfouille ici et là, on note que de commentateurs éprouvés ont encensé ce livre écrit par une citoyenne belge d’origine congolaise. Il s’agit notamment de Colette Braeckman, journaliste au service monde de « Le Soir », qui a dit : C’est un livre de souvenirs édité avec élégance et modestie. Mais une fois ouvert, son texte s’impose, ne vous lâche plus et se termine sur la lancinante question que pose un racisme presque subliminal qui hante jusqu’aujourd’hui la société.

Quant à Amobé Mévégué, journaliste producteur à France 24, il trouve que dans ce livre, on passe facilement d’une ligne à l’autre, parfois dans la même phrase, de la haine à la tendresse. C’est assez bouleversant. Et en croire François Janne d’Othée, journaliste chez le Vif Express, les études politiques sur les relations belgo-congolaises sont nombreuses mais il suffit parfois d’un roman simple, à l’écriture limpide et au déroulé passionnant, pour en saisir toute la complexité. C’est le cas d’Amsoria !

Ce roman simple, à l’écriture limpide et au déroulé passionnant commence par une citation de Dany Laferrière, dans le journal d’un écrivain en pyjama (Grasset, 2013), qui dit : « Ne pas confondre ce qui s’est passé dans la vie avec ce qu’on lit dans un livre. C’est très proche mais quand on regarde de près, ce sont des univers avec des codes différents.

Après cette mise au point clairvoyante, la conceptrice de ce roman termine son épigraphe avec ce bout de vers d’Amin Maalouf dans Sarmacande (Jean Claude Lattès, 1988), qui affirme :

« Goutte d’eau qui tombe et se perd dans la mer,

Grain de poussière qui se fond dans la terre,

Que signifie notre passage sur terre ?

Un vil insecte a paru, puis disparu. »

 Vous avez dit Amsoria ?

Dans la préface, Paule Kekeh, linguiste franco-togolaise se bat les flancs pour expliquer la quintessence de ce titre un peu anglicisé. D’après l’auteure du livre, il provient de la déformation de l’expression anglaise « I’m sorry », fréquemment utilisée par les « casques bleus » ghanéens arrivés à l’est de la RDC vers 1964, lorsque ce pays était en pleine sécession, pour dire « excusez-moi » ou « je suis désolé ».

Cette formule s’était alors retrouvée à Kinshasa dans la bouche des receveurs de « Fula Fula », qui l’utilisaient pour signaler au chauffeur qu’il pouvait répartir. Paule K. s’est emparée de ce néologisme plein de poésie, et d’évidente musicalité, pour exprimer toutes les émotions nées d’une compassion expressément partagée, face à la douleur d’autrui.

Comme par enchantement, ce roman autobiographique, dédié aux enfants de sa créatrice, qui est également sa propre éditrice, avait retenu la très bonne attention du jury du Grand Prix du Livre Congolais en 2022. La lauréate dit avoir ressenti l’obtention dudit prix comme une double récompense dédiée :

1° à une écriture judicieuse, née d’une sorte de nostomanie ;

2° mais aussi à la femme de lettres qu’elle est devenue ex nihilo.

Pour elle, il est indéniable qu’un si prestigieux prix littéraire ne tombe pas du ciel par hasard, mais plutôt par le fruit, non seulement du travail, mais aussi de la conjonction des étoiles au-dessus de la tête du ou de la récipiendaire, pour mobiliser tous les avis subjectifs des membres du jury en sa faveur. Ainsi le considère-t-elle comme le plus grand honneur reçu dans sa vie.

 L’ailleurs, cet illustre inconnu

Dès l’entame, il est question du départ de Lily et de son frère Richard de Kinshasa vers la Belgique, dans une ambiance de dépaysement et de déracinement. Ce climat délétère de douleur de séparation, dû à la peur de l’inconnu, a ainsi bouleversé cette fille de 10 ans, qui quitte son milieu naturel pour celui étranger, qui lui paraît de facto étrange. D’après l’auteure de ce livre, il sied de comprendre que la situation vécue par son personnage principal devrait être la conséquence, heureuse ou malheureuse, des ambitions de son père. Pour cet homme de la caste des évolués, c’est-à-dire des privilégiés du régime colonial, qui vivait déjà dans un monde à part au sein même de sa communauté, envoyer ses rejetons en Europe pour bénéficier d’une éducation occidentalisée semblait tout à fait conforme à ses schèmes de valeur hybrides.

Cependant, pour l’héroïne du roman, il s’agissait-là d’une rupture brutale avec son environnement habituel, puisque désormais dépourvue des attentions habituelles de sa mère, de ses membres de famille, de son entourage, voire du lieu spacieux et lumineux qui leur servait d’habitation au pays. Ainsi, ce voyage interminable, qui l’a coupée du cadre social dont elle avait maîtrisé les canons, pour une destination inconnue, qui s’avérerait finalement être le « poto » (l’Europe) tant envié et rêvé par ses compatriotes, va installer chez elle un sentiment d’abandon et d’insécurité. Ballottée durant des heures dans les airs, n’étant plus chez elle, ni pas encore ailleurs, la jeune voyageuse va se retrouver dans une situation cornélienne difficile à assumer.

Lily Blackson passera ainsi d’une enfance privilégiée au Congo à celle de paria en Belgique. Déjà dans son pays, son séjour à l’internat des sœurs religieuses avait exercé sur elle un brusque déracinement psychologique. A travers en effet un ensemble d’enseignements rigoureux, elle s’était retrouvée coincée entre les valeurs traditionnelles, reçues de sa mère et celles modernes, lui inculquées par ses nouvelles marraines.

A son arrivée en Europe, elle sera aussitôt confrontée au même dilemme, mais à l’envers : ce continent idéalisé, considéré comme avancé et irréprochable, qui avait toujours paru aux évolués comme une promesse d’un Eldorado, au point d’y envoyer à l’aveuglette une progéniture considérée comme chanceuse, tant pour les africains que pour les européens, devient pour elle un lieu d’affliction, de rejet, de précarité, ou plus grave, de ségrégation raciale.

Formatage Black and White

Pour la petite Blackson, le passage à l’internat de Thysville, qui lui a prodigué une éducation différente de celle entamée par sa mère, où règne l’influence familiale, était déjà un prétexte au formatage à la civilisation occidentale, qui s’immisce dans la conscience de la fillette pour y imposer une manière de penser aux antipodes de celle traditionnelle. On le voit notamment à travers sa fréquentation du dispensaire, qui la mettra en porte-à-faux avec les soins traditionnels tant vantés par sa génitrice.

En outre, le fait d’assister par exemple à l’accouchement de sa mère à la maison avait été un fait traumatisant pour la petite fille, sans oublier des querelles entre les parents, qui avaient auguré une tentative de séparation, ayant rendu sa mère très amère, au point de devenir tributaire de l’alcool. Ce sont là autant de séquences aussi contradictoires que surréalistes qui ont bousculé sa sérénité avant son brusque départ pour l’Europe. A coup sûr, cette situation bouleversante, où il y a soit juxtaposition, soit opposition entre les procédés traditionnels et modernes, a été à l’origine de la déstabilisation psycho-affective de la jeune personne.

Il y a également la différence de classes sociales de ses parents qui l’a mise entre le zist et le zest. Cette confrontation caractérielle a sûrement impacté l’agir de la narratrice, qui va vivre ce genre de contrariétés sous de formes plus avilissantes en Belgique, motif de son déficit d’épanouissement dans un continent où d’aucuns pensaient qu’il n’y coulait que du lait et du miel.

Tel était vraisemblablement le drame vécu par cette enfant qui dans son pays figurait dans la classe la plus élevée, mais qui s’était retrouvée dans un milieu défavorisé, dans un lieu considéré comme le paradis terrestre. Par conséquent, cette élève autrefois brillante au Congo devint subitement médiocre en Belgique, à cause d’une insertion sociale déficiente, qui au départ ne lui propose aucune alternative sociale, suite notamment au mépris que la communauté d’accueil vouait aux personnes qui les ont hébergés, elle et les siens : les Van Gucht !

Chez les Verhaegen

Les choses vont heureusement prendre un autre tournant lorsque M. Blackson, le père de Lily, prendra l’option de les caser, elle et ses sœurs et frère, dans une autre famille d’accueil. Avec le changement des tuteurs et d’école, voire du milieu, même si certaines pesanteurs psychologiques avaient persisté, le rejet avait baissé d’intensité, surtout avec cette institutrice qui aimait bien Lily et qui lui avait redonné confiance en elle. Et voilà qu’elle va de nouveau s’affirmer comme une bonne élève, en terminant son cycle primaire avec une mention appréciable. Cela a pu démontrer aux sceptiques que ses échecs précédents ne provenaient pas du fait de l’incapacité d’une noire à s’adapter aux codes éducatifs de l’Occident, mais plutôt d’une absence criante d’encadrement.

Au fur et à mesure de son évolution dans son nouveau monde, Lily s’etait retrouvée au carrefour des sentiments heureux et malheureux. Et cela l’a poussée, quelque temps après la manifestation des étudiants contre l’interdiction de l’avortement, à prendre conscience que les femmes doivent se battre pour défendre le droit de disposer librement de leurs corps. Au point de se laisser attendrir, le jour de ses 18 ans, par les avances du bel adonis ayant été le meneur de cette manif, qui lui avait fait miroiter, à force de flagorneries, l’avènement d’un grand mamour, alors que pour le petit blanc-bec qui la traite d’Angela Davis, à cause de sa chevelure Afro et de sa peau noire lisse, il ne s’agissait que d’une aventure passagère, une mésaventure qui va forcément avoir une douloureuse répercussion sur sa future vie amoureuse.

Si Lily et sa sœur avaient eu le privilège d’être acceptées chez les Veraerghen, leurs frère et petite sœur avaient été, eux, installés dans un foyer, où ils vécurent d’une manière peu heureuse. Cette nouvelle leur transmise par le pasteur de leur église fut un choc pour les filles aînées Blackson, qui vont militer en faveur du rassemblement de leur famille en Europe chez un même tuteur.

Quand finalement le couple Veraeghen va consentir à récupérer le garçon et la petite fille chez lui, en dépit des difficultés financières de leur géniteur, qui n’arrive plus à faire face aux frais de la prise en charge de ses enfants en Europe, Lily fut sommée de s’occuper des soins usuels de sa petite sœur, et de veiller également sur le bon comportement de son frère. Cependant, elle va toujours ressentir comme une vraie offense les lazzis de ses tuteurs, par rapport au non envoi par leur père du montant convenu, au point d’accepter de se faire vider son petit compte bancaire pour compenser ce déficit d’engagement de son géniteur.

Après un passage éclair de leur père en Belgique, les Blackson vont rentrer pour la première fois en vacances au Congo, où ils feront face à de nouvelles réalités : leur frère Richard, celui qui a voyagé avec Lily, s’était retrouvé à Kinshasa dans un état de semi-démence, le divorce de leurs parents à cause l’ivrognerie de leur mère, une ancienne bonne à tout faire de leur maman devenue leur marâtre, leur ancienne habitation de Yolo vendue, et la famille devenue locataire à Matonge, leur père ruiné par la confiscation de ses biens immobiliers par l’État congolais, qui rechigne à lui payer une compensation financière, etc. Elle payera alors le prix fort de cet embrouillamini, avec cette belle raclée reçue de son géniteur, qui ne supportait pas ses accointances suspectes avec un jeune dandy du Q. Matonge.

Après l’obtention de son diplôme du cycle secondaire, faire face à ses frais d’études universitaires devint hypothétique. Ainsi accepte-t-elle de travailler à temps partiel pour les financer. Malheureusement pour elle, son tuteur va détourner son premier salaire de manutentionnaire pour compenser les retards de paiement de leur hébergement. Mais après le décès subit de son tuteur, elle est sans prémonition mise dehors par sa tutrice, tout simplement parce qu’avec son âge, celle-ci ne recevra plus les allocations familiales que la protection sociale lui octroyait pour l’éducation de cette enfant adoptive.

 Lutte pour la survie

Après cette incroyable mise au ban, Lily s’était retrouvée dans la rue à Bruxelles, comme une vraie clocharde, contrainte d’aller chercher refuge chez un ami coiffeur qui la regarde d’en haut, avec qui elle est tout de même obligée de cohabiter, plus pour trouver où poser la tête que par amour. Au comble de malheurs, presqu’au même moment, elle était menacée d’expulsion, pour avoir atteint la majorité et fini ses études, lorsqu’elle va de justesse obtenir la nationalité belge, grâce à une procédure entamée il y avait trois ans.

Mais en attendant de trouver un bon job, elle avait été obligée de travailler comme femme de ménage. Elle sera alors menacée de viol par le banquier qui l’employait, qui était en plus accompagné de son ami aux appétits sadiques. Cependant, elle n’avait pas échappé à une grossesse dont son compagnon de fortune était l’auteur, nonobstant le fait que sa future belle-mère lui avait clairement signifié son refus d’avoir une négresse comme bru, même si elle s’était présentée à elle comme une employée d’une banque, qu’elle était un finalement devenue. Et de là à envisager le divorce, même à quitter la banque pour évoluer à son propre compte, elle avait vite franchi le pas !

 Pèlerinage au pays de ses ancêtres

Ecartelée entre son pays d’origine, le Congo-Kinshasa, qu’elle connaissait de moins en moins, et son pays d’adoption, la Belgique, qu’elle ne digérait pas très bien, Lily s’était sentie dans l’obligation de rentrer s’abreuver aux sources.

Lors d’un voyage à Kinshasa, où elle a constaté la dégénérescence des membres de sa famille, notamment sa mère qui mène désormais une vie misérable dans sa ville natale, son père qui ne semble plus être financièrement dans son assiette, son frère devenu maboul, elle va tenter de sauver les meubles en réorganisant dans le sens de l’amélioration la vie des siens.

Mais à son retour en Europe, elle se retrouve elle-même confrontée aux problèmes de la précarité de l’emploi, de la vie en couple, et tant d’autres. Finalement, seuls son remariage avec un anglophone mondain, duquel sortira un garçon et son emploi dans une institution publique européenne, vont lui donner enfin des espoirs d’une existence sereine outre-mer. Quelle est donc la recette ayant permis à cette femme battante de ne pas sombrer dans les bas-fonds du monde impitoyable dans lequel elle se mouvait ?

Comme le disait Papa Wemba, la vie d’une personne ici-bas ressemble à bien d’égards à un film cinématographique, qui vous fait voir de vertes et de pas mûres. Elle se rappellera tard d’avoir eu affaire à ce barde à ses débuts dans la musique au Q. Matonge. En effet, Jules Presley était un de ces jeunes dandys qui venaient se pavoiser devant leur maison pour la draguer. C’était d’ailleurs cela le motif du mécontentement de son père, qui avait fini par porter la main sur elle. Cependant, elle n’avait jamais fait la corrélation entre le « Jules Presley » que son père considérait comme un étourdi et le grand Papa Wemba dont elle entendait parler.

Outre cette célébrité musicale congolaise, elle avait également eu dans sa tendre jeunesse des liens avec Tabu Ley Rochereau, une de très de grandes stars de la Rumba Congolaise. Ce dernier était venu faire des noces pompeuses avec sa sœur aînée, un peu contre l’avis de leur père, mais avait fini par disparaitre juste après avoir fait un moufflet à cette énième épouse. Le seul souvenir qu’elle gardera de ce beau-frère raphsode était la chanson « Lily Moke », un chef d’œuvre musical qui lui avait été dédié.

A quoi était alors dû son dernier pèlerinage au Congo, précisément à Boma, la ville où ses parents s’étaient retrouvés dans leur jeunesse, accompagnée de son fils, après la mort de ceux-ci ? Avait-elle finalement donné raison à son compatriote Luzolo, rencontré par pur hasard dans un tram à Bruxelles, qui lui a dit qu’elle pouvait bien connaître la Brabançonne par cœur, la « Zaïroise », l’hymne national créé par Mobutu pour soutenir sa politique de recours à l’authenticité, resterait son vrai chant patriotique ?

Les questions qu’on pourrait tout de suite se poser après la lecture de ce roman époustouflant serait d’abord celle de savoir pourquoi et pour qui Mme Lilia Bongi, que nous félicitons chaleureusement, a écrit ce livre ? Pour livrer à ses compatriotes congolais, ou à ses concitoyens belges, son expérience de lutte quotidienne dans un cadre hostile, qu’elle devrait coûte que coûte apprivoiser, en vue de sortir de l’ornière ?

Est-ce la situation vécue par la plupart de « Belgicains » de cette époque, dans leurs différents parcours d’insertion sociale et amoureuse au pays du Roi Baudouin, le « Muana Kitoko » ?

Comment peut-on alors entrer en possession de ce sacré bouquin ? Pour répondre à cette dernière question, L’auteure nous informe que son livre est disponible à Kinshasa à Texaf Bilembo – 1 Avenue Colonel Mondjiba, Kinshasa-Ngaliema, et en vente sur Amazon tant en version papier qu’en format Kindle pour le monde entier. Fin de la recension !

 

Par Jean-Paul Brigode Ilopi Bokanga

About the Author

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You may also like these